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YOHJI YAMAMOTO, ESPRIT LIBRE

par Jean Grogan

Le 3 mars 2017, Yohji Yamamoto présentait sa collection automne-hiver 2017 dans le Grand Foyer de la Cité de la Mode et du Design. Alors qu'il prépare son retour à la Cité,  portrait de ce créateur inimitable qui a réinventé notre idée de ce que sont et peuvent être les vêtements.

Yohji Yamamoto est né dans la Préfecture de Shinjuku à Tokyo en 1943. Alors qu’il n’a encore que 15 mois, son père est appelé sous les drapeaux pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Il n’en reviendra jamais. Sa mère, Fumi, annonce à sa famille qu’elle ne se remariera pas et, pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils, elle travaille en tant que couturière. Elle ouvre une boutique de confection de vêtements pour femmes. Yohji l’aide. Il apprend les bases de la couture et de la confection au chevet de sa mère – à ses côtés, à genoux, en épinglant et retouchant les vêtements de ses clientes. Après des études de droit à la prestigieuse Université de Keio, il sait qu’il n’a pas trouvé sa vocation et retourne aider sa mère. Elle l’encourage, à 23 ans, à s’inscrire au Bunkafukso Gakuin pour étudier la mode. À cette période, il ignore que le métier de créateur de mode existe. Il gagne deux prix ; l’un d’eux le mène à Paris pour une année d’études. Le Paris des années 1980 est une révélation. La haute couture est sur le déclin, le prêt-à- porter en plein essor. La mode extravagante et ultra-sexy – les corsets et soutiens-gorge coniques de Jean-Paul Gaultier, les robes moulantes d’Azzedine Alaïa, les silhouettes triangulaires emblématiques de Thierry Mugler et de Claude Montana dans des coloris  ashy. La vision de Yohji Yamamoto pour les femmes est aux antipodes de tout cela. «L’habillement masculin est plus pur en termes de design. Il est plus simple et n’est pas décoré. Les femmes ont envie de cela. Quand j’ai commencé à travailler, j’ai voulu créer des vêtements masculins pour les femmes. Mais les acheteurs n’en voulaient pas. Maintenant si. Je me demande toujours qui a décidé qu’il doit y avoir une différence entre les vêtements pour homme et pour femme. Il se peut que ce soit les hommes.»

En 1983, il présente son premier défilé parisien. Des mannequins habillées en noir destroy avec des visages blancs de craie déambulent en souliers plats.
Sensation ! Paris n’avait jamais rien vu de tel. Les rédacteurs de mode le détestent : WWD présente un photomontage avec une énorme croix rouge dessus et titre « Clochardes Intel- los », d’autres surnomment ce look « Hiroshima Chic ». Pourtant, les acheteurs adorent. Ils sont si nombreux à visiter son atelier pour passer commande que l’ascenseur tombe en panne.

Philosophie
«Mon rôle dans tout cela est très simple. Je fais des vêtements comme une armure. Mes vêtements vous protègent des regards gênants. Je chante toujours la même chanson, avec quelques nouveaux arrangements.»
« L’on peut dire que la création est assez facile ; la difficulté consiste à trouver une nouvelle façon d’explorer la beauté. » « J’aime l’idée d’un espace blanc – ce qu’on appelle ma en japonais. Je pense que c’est cet espace qui apporte à mes vêtements cet esprit Zen.» 

Les Femmes
« Il y a quelque chose de sacré quand je vois une femme concentrée sur son travail. Mes vêtements sont consacrés aux femmes qui travaillent, pas les femmes inactives qui restent à la maison... Au Japon on parle souvent du “complexe de la mère”, essayez d’imaginer ce qu’un homme, élevé par une mère célibataire puissante, peut ressentir pour d’autres femmes. Ce qu’il éprouve, c’est que [...] la vie débute et se termine avec les femmes, et que les hommes, c’est l’ennemi. Toute ma vie, j’ai ressenti un profond respect pour les femmes, un amour parfois accompagné de haine. Entre ce manque et le complexe de la mère, je vois un lien logique – mon métier.»

No gender
«Un jour je me suis demandé quel genre d’homme pourrait accompagner la femme qui porte mes vêtements. Pas les hommes que je voyais souvent dans les bureaux, en costumes trois-pièces. Je me suis alors mis à imaginer des vêtements conçus d’une manière différente, adaptés à une multitude de situations en essayant de briser et d’effacer toute trace de statut social.»
«Pour moi, le mot androgynie n’a pas de sens. Il n’y a aucune différence entre hommes et femmes. Nous sommes différents physiquement, mais les sensations, l’esprit, l’âme sont les mêmes.»

Le Blanc
« J’aime la délicatesse du blanc, son élégance précise, sa simplicité. Parfois, à l’atelier, quand je travaille sur une toile pour un vêtement, il m’arrive de ne plus vouloir la toucher, car elle est parfaitement belle telle qu’elle est.»

La Coupe
«Tout se doit d’être asymétrique... On ne ressent pas la main d’un être humain, la sueur de son front, dans ce qui est parfait. J’ai toujours envie de détruire la symétrie. L’asymétrie porte la marque de l’imperfection. La perfection de l’imperfection, un décalage 5. visuel de l’équilibre.»

Le Noir
La palette de couleur de Yohji Yamamoto est surtout – mais pas exclusivement – noire et blanche. Des bleus, du bleu marine au bleu cobalt, de l’indigo à l’encre, du bleu ciel au bleu Klein, font leur apparition régulière, tout comme des accents de son emblématique rouge pivoine et jaune, même s’ils servent essentiellement à sublimer la profondeur du noir. « Plus que tout, le noir dit ceci : je ne vous dérange pas – alors, ne me dérangez pas! Le noir est la couleur la plus profonde et la plus sous-estimée. C’est une seconde peau pour moi. Quand j’étais très jeune, je confectionnais des t-shirts noirs. À l’époque, le Japon vivait un boom économique, la réussite sociale était devenue une obsession, et tout le pays vibrait sous une pluie de couleurs. Mon noir était un signe de protestation, l’occasion d’être une ombre dans un système ennuyeux que je rejetais complètement.»

La matière
«Je dis souvent à mon équipe : écoutez la matière. Qu’est-ce qu’elle va vous dire? At- tendez un peu et la matière vous apprendra probablement quelque chose.» Les matières préférées de Yohji Yamamoto sont la laine, la gabardine de coton et le feutre, mais pas à l’état vierge. Il préfère plutôt un tissu froissé, effiloché, déchiré, délavé ou même cramé, pour créer un vêtement qui est à la fois neuf et usé. « Un bon vêtement est celui qui vous permet de bien vivre et de bien vieillir en sa compagnie... Quand un vêtement s’efface il ne reste que l’individu, que vous.»

Minimalisme
Le plus souvent les mannequins de Yohji Yamamoto portent des talons plats, peu d’accessoires et de bijoux. « Je tolère mal le moindre ornement sur un corps. Peut-être ne suis-je pas assez inquiet pour avoir besoin de rajouter des bijoux? Les bijoux ne sont pas des objets innocents. Si je portais des bijoux, j’aurais l’impression que les gens pourraient me lire, d’être transparent.»