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Culture

DANCING IN THE STREET PETER KNAPP ET LA MODE 1960-1970

par François CHEVAL et Audrey HOAREAU (The Red Eye - Commissaires de l’exposition)

L’IVRESSE DE LIBERTÉ 

L’expression spontanée des sentiments féminins appelait une rupture des conventions, une libération de tous les carcans. En dehors du studio, le modèle féminin, cheveux au vent, flotte dans un espace, enfin prêt à l’accepter tel qu’il veut être, moderne et autonome.

La quête de la liberté du corps féminin, dont Peter Knapp se fait le héraut, n’est que la conséquence de changements sociologiques profonds dans les sociétés occidentales. L’urbanisation et la généralisation du travail féminin ont généré de nouvelles pratiques. La femme sait ce qu’il lui faut porter pour traverser sa journée de travail et accomplir les tâches domestiques. En une décennie, la fonctionnalité du prêt-à-porter s’est imposée quand la clientèle de la haute couture, réduite à quelques milliers de femmes de par le monde, continue à étrenner ses tenues d’apparat. En France, les Trente Glorieuses ont permis à des générations de femmes de participer à un art de la représentation de soi. En exhibant ostensiblement ce corps et ses formes déliées, la photographie célèbre une autre manière de vivre. Il n’y a désormais plus aucune crainte à afficher un certain laisser-aller. L’illusion du mouvement n’est pas qu’un geste formel. La femme marchant et courant, se mouvant librement dans l’espace, en lévitation, ne peut s’enfermer dans un cadre rigide, même photographique. Les jupes courtes ou l’appropriation du pantalon ne sont rien d’autre que la possibilité de s’intégrer aux formes de la vie moderne, mais aussi de s’en échapper. L’épure et la diffusion du prêt-à-porter, se confondant parfois avec l’androgynie, annoncent de manière paradoxale la montée de l’individualisme. C’est tout l’intérêt de cette période, si bien représentée par Peter Knapp, de vouloir simplifier les formes dans le cadre de la normalisation imposée par la confection tout en donnant l’illusion de l’originalité. 

LA VOLUPTÉ SIMPLE DES CORPS 

Elle s’exprime naturellement, sans effets, au milieu d’une nature colorée et accueillante. Le monde de Peter Knapp est harmonieux, sans aspérités. Le plaisir et le désir, longtemps ignorés des magazines, émergent dans des récits écartant toute frustration. Il n’y a plus de limites, l’océan et le ciel sont les seules barrières que se donne la femme nouvelle.

Le corps image de Peter Knapp est une harmonie construite qui s’installe dans le lieu comme une forme rapportée, mais jamais centrale. Le temps y est sans durée mesurable et sans gravité aucune. Mais, par instants, il nous éclaire sur le rapport entre le corps humain et les éléments premiers. Il fait de l’érotisme, ce secret enfoui durant des siècles, une chose inattendue et simple. La fusion du vivant et des éléments libèrent la libido, toutes les libidos. Nous y voilà, en fin, dans ces années couronnées par 1968, où l’on peut exprimer sans honte ses besoins et ses désirs. La photographie se doit d’être à la hauteur de cette modification: savoir provoquer et procurer des sensations liées au plaisir. L’harmonie règne sur le monde, sans tabou ni contrainte, dont la grisaille est bannie. La volupté, comme une robe de Courrèges ou de Paco Rabanne, se conjugue à la simplicité des formes. Ce discours peut paraître hors des contradictions du temps et méconnaître les mécanismes de l’Histoire. Peter Knapp s’en moque. L’état de grâce photographique qu’il engendre se confond étrangement dans une vision volontariste du corps, un objet sain, sculpté par le sport, et la liberté des pulsions. Images illusoires de la perfection qui nient le caractère élitiste et égoïste de la «femme idéale». 


UNE LIBÉRATION FORMELLE : DE LA GÉOMÉTRIE 
À LA SÉQUENCE 

En empruntant le vocabulaire des avant-gardes esthétiques et du cinéma, Peter Knapp met à mal les codes de la photographie de mode dans les années 1960.

La photographie joue et s’amuse des formes nouvelles de l’art contemporain. Le minimalisme, la peinture expressionniste, le Pop art, le narrative art, etc. sont convoqués. Ce ne sont nullement des références mais une manière d’inscrire la mode dans la modernité du temps. Le magazine devient le vecteur le plus adapté à ces changements.
Ce que l’œil voit n’est que la projection d’un univers sensible et « irréel ». À trop se focaliser sur la formation initiale de Peter Knapp (Bauhaus suisse), on ne voit que lignes et structures quand il faudrait aussi s’attacher aux associations d’idées, aux dérapages contrôlés de la pensée. La valeur que l’on peut, que l’on doit, attribuer à ce corpus d’images tient à cette construction inhabituelle. L’image ne doit sa raison d’être qu’au fait d’avoir été pensée et mise en forme contre les habitudes et nos expériences quotidiennes. Ainsi donc, l’immersion dans l’image de Peter Knapp nous conduit au travers de multiples dimensions. Elle se répète et se fractionne, ouvertures simultanées vers des échappées poétiques, nous passons de l’infini au détail. Cette photographie possède autant d’aspects dimensionnels qu’il y a d’images! 


UNE UTOPIE PHOTOGRAPHIQUE 

Entre un noir et blanc minimaliste et une couleur saturée, ce monde est une construction, une volonté de formaliser le bonheur. Avec quelques bribes de réalité, Peter Knapp sculpte un monde illusoire.

Bien au contraire, rousseauiste dans l’âme, il fait de chaque image la reprise de l’île d’Utopie. La faute originelle enfin évacuée, les modèles, sourire aux lèvres, ne regardant jamais l’opérateur, adaptent leur comportement à l’état de nature. Leur peau s’inscrit dans le sable, leurs mains deviennent pierres semi-précieuses. Rien ne doit limiter l’audace de la libération. Dans une pensée ouvertement syncrétique, le corps revient à la nature. En cela, Peter Knapp est l’héritier de ces photographes de l’avant-garde des années trente qui ne dissocient pas l’acte créatif des pratiques physiques. La géométrie rend patente la mécanique parfaite des corps en action, cette adéquation entre une vision «fonctionnaliste» et la croyance au « Grand Tout ». L’hédonisme qui caractérise l’œuvre de Peter Knapp vise à replacer le corps féminin non seulement dans une société qui l’avait trop longtemps réduite à des rôles secondaires mais dans le monde des éléments premiers. 


LE TEMPS DE LA MODE 

Aux yeux de Peter Knapp, la photographie de mode n’est pas un art mineur ou une simple activité économique. La photographie, en ces temps nouveaux, s’accordait avec la création.

Les débuts d’Yves Saint-Laurent, si doué, les collections de l’audacieux André Courrèges ou encore les premiers gestes d’Emanuel Ungaro, tellement radical, Peter Knapp en fut le témoin privilégié. Avec André Courrèges (1923-2016), il noue une relation de travail plus intense. Visionnaire, il révolutionne la mode par son style rafraîchissant. Son audace le pousse sans cesse à expérimenter. Pendant vingt-cinq ans, Peter Knapp fut son plus fidèle allié, traduisant mieux que quiconque toute l’énergie et l’originalité du créateur (matériaux fétiches comme le vinyle ou l’éponge, couleurs acidulées). Le temps de la mode c’est aussi le temps du magazine Elle. Tout au long de sa carrière, Peter Knapp revendique une écriture singulière et novatrice. Cette signature, il l’impose au sein du magazine Elle en tant que directeur artistique. Il y officie avec Hélène Lazareff de 1960 à 1966, puis avec Daisy de Galard de 1974 à 1977. Mais la mode, répétons-le, est affaire de commande. Ses contraintes, il les accepte et accompagne tout ce que Paris propose d’innovant, parfois même d’irrespectueux. 


À CONNAÎTRE
PAS D’EXPO SANS EUX... 

Le commissariat de l’exposition a été confié à The Red Eye, structure née en 2016 pour défendre et valoriser la photographie. Aux manettes: François Cheval, conservateur de musées, et Audrey Hoareau, chargée de gérer les archives de Peter Knapp depuis 2007. Quant à la mise en scène de l’expo, elle est signée Vasken Yéghiayan. L’architecte d’intérieur et scénographe propose une lecture didactique du travail de Knapp, en évoquant tour à tour l’ivresse de liberté, l’utopie photographique, la libération formelle, la volupté simple des corps, le temps de la mode.