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Culture

LOOV KULTUUR LA NOUVELLE VAGUE ESTONIENNE DÉFERLE SUR LA CITÉ

par Cité de la Mode et du Design

Du 8 décembre 2017 au 21 janvier 2018, la Cité de la Mode et du Design ouvre ses portes à la Loov Kultuur. Cette « culture créative » venue d’Estonie - un pays qui fêtera ses 100 ans d’indépendance en 2018 - réunit design, mode, photographie, art contemporain, street art, cinéma d’animation... Avec les regards complices d’artistes français, inspirés par ce vent d’Est qui souffle, cet hiver, sur la Cité.

Durant un mois et demi, la Cité vit et vibre à l’heure de l’Estonie. Imaginée avec le soutien du Ministère estonien de la Culture, l’exposition Loov Kultuur fait partie du cycle d’événements Estonia 100, orchestré par le gouvernement estonien dans le cadre de la célébration du centenaire de l’indépendance de son pays. « C’est une occasion d’inviter à un voyage immobile au cœur de notre patrimoine », confie Rea Rannu-Ideon, conseillère culturelle à l’Ambassade d’Estonie en France. C’est aussi une façon de mieux comprendre les liens entre nature et numérique, design et innovation, qui rythment la dynamique d’un pays qui a décroché sa première présidence du Conseil de l’Union Européenne en 2017. « C’est le moment de raconter notre histoire », reprend Rea Rannu-Ideon. Loov Kultuur a d’ailleurs été conçue pour cela. Avec un parcours intérieur et extérieur, au sein de la Cité, entre design fonctionnel, prêt-à-porter durable, photos, tags et même sauna, dans un igloo avec vue sur... la Seine.


TROIS QUESTIONS À REA RANNU-IDEON (par Anne Éveillard)

Rea Reannu Ideon © Virge Viertek
Rea Rannu-Ideon © Virge Viertek

Conseillère culturelle à l’Ambassade d’Estonie en France, Rea Rannu-Ideon voit en Loov Kultuur, une façon de faire découvrir savoir et savoir-faire estoniens, jusqu’ici méconnus des Français. Mais cette exposition est aussi l’occasion d’échanges, de dialogues et d’une ouverture commune sur les cultures. 
Quels sont les liens culturels qui existent aujourd’hui entre la France et l’Estonie?

Les relations culturelles entre l’Estonie et la France sont bonnes et intenses. Les passionnés trouvent toujours des événements culturels estoniens un peu partout en France. Ces dernières années, il y a eu plusieurs grandes « invasions » de la culture estonienne en France: je pense à la saison estonienne à Paris, « Estonie tonique », en 2011, mais aussi aux festivals « eLU » à Nantes ou « Les Boréales » à Caen. 

Quelles formes prend actuellement la création culturelle, artistique, liée à la mode ou au design, en Estonie?

L’Estonie est un pays où la proximité de la nature et les avantages d’une société numérique sont étroitement liés. Ce que l’on peut également constater à travers notre scène culturelle. Dans le design par exemple, domaine qui avance à grands pas, nous cherchons des solutions innovantes tout en privilégiant des formes inspirées par la nature nordique, où se mêlent calme et simplicité. 

Qu’attendez-vous de cette exposition à la Cité? 

De nous faire connaître, rencontrer de nouveaux amis, bâtir de nouveaux projets communs. Nous avons tendance à garder une certaine distance avec l’inconnu: c’est ça que nous voulons changer. Malgré tous les projets déjà réalisés avec la France, les Français ne nous connaissent pas : c’est déjà bien quand d’aucuns savent que l’Estonie est le pays de Skype ou d’Arvo Pärt. Nous en sommes ers d’ailleurs. Mais nous avons encore bien d’autres choses à vous proposer! 
est-emb.fr  


SIZE DOESN’T MATTER
LE DESIGN NATIONAL AU CŒUR D’UNE SOCIÉTÉ GLOBALISÉE (par Triin Jerlei)

Fauteuil VOOG Mihkel Mölder & Joonas Torim/Oot Oot Studio
Fauteuil VOOG Mihkel Mölder & Joonas Torim/Oot Oot Studio

« Size Doesn’t Matter » présente pour la première fois le meilleur du design estonien contemporain. Comme l’explique la commissaire de l’exposition, Ilona Gurjanova, Présidente de l’Association Estonienne des Designers, l’objectif de cette exposition est de mettre en parallèle la taille du pays avec sa densité en designers et l’abondance de ses réalisations. L’exposition pose des questions: « Comment un design national peut-il se différencier au sein de nos sociétés globalisées? Qu’est- ce qui caractérise le design estonien? Est-il un phénomène balte exemplaire, ou le frère cadet du design des pays scandinaves? » 

« Une nouvelle génération d’artistes du cuir mélange les dernières tendances mode avec une qualité que seul l’artisanat peut fournir. » 

Ce n’est vraiment qu’aujourd’hui, suite à la disparition du Rideau de fer, que le design estonien se fait connaître et reconnaître au-delà de ses frontières. Pendant la période soviétique, la piètre qualité des matériaux et le contrôle d’état freinaient considérablement la production industrielle locale. Les designers estoniens ont cependant réussi à créer d’excellents produits, même si la plupart d’entre eux n’ont pas été diffusés en dehors du bloc soviétique. Presque trois décennies après l’effondrement de l’Union Soviétique, le design estonien a maintenant atteint une certaine maturité et se met à gagner en visibilité de par le monde. 

Les designers invités présentent ici un panorama fascinant du design estonien contemporain, utilisant une grande diversité de matériaux. La production durable est au cœur de toutes ces réalisations. Une esthétique minimaliste, proche de l’esthétique scandinave, où chaque détail est essentiel à la fonction de l’objet. Cependant, des petites excentricités et innovations en termes de formes et de réalisations surprennent le consommateur, tels la chaise Stool Chick de Maria Rästa dont le piètement reprend la forme de pattes d’oiseau et d’un bec, ou le fauteuil de Martin Saar, inspiré par une brouette, a n qu’il soit mobile et s’adapte à des espaces aussi bien publics que privés. 

La nouvelle génération de stylistes estoniens d’accessoires de mode associe création, dernières tendances et une qualité que seuls des artisans du cuir peuvent fournir: Stella Soomlais et Piret Loog proposent des sacs; Kärt Põldmann et Kaspar Paas, entre autres, créent des chaussures contemporaines. De nombreux designers textiles, de renommée internationale, viennent d’Estonie ; parmi eux, Mare Kelpman, connue pour ses expérimentations en tissage de laine pour des foulards, plaids et manteaux et Kärt Ojavee, qui travaille les textiles intelligents pour la maison. 

L’inventeur de Skype est estonien. Il n’est donc pas étonnant que cette exposition présente des exemples dynamiques d’un design produit innovant. Le Stigo e-scooter, créé par le proli que et expérimenté designer industriel Matti Õunapuu, propose une solution aux problèmes de circulation et de mobilité urbaines. Facilement pliable, ce petit scooter électrique a une autonomie de 30 km à 25 km/heure en moyenne. 

Au cœur de l’industrie du fast design dans un monde qui se globalise, le design se doit d’être innovant et différenciant. Alors que le régime soviétique imposait une certaine austérité aux modernismes locaux, l’Estonie, tout comme maintes autres économies du design postsocialiste de l’Europe Centrale et de l’Est, célèbre désormais une production à petite échelle de haute qualité, ainsi que des références culturelles nationales. Par leur style local unique au cœur des cultures scandinaves et baltes, les designers estoniens se démarquent et prouvent qu’il est possible de ne faire aucun compromis, que ce soit en termes de qualité ou de fonctionnalité. 
estoniandesignhouse.ee 


HEAT WAVE 
ESPACE(S) D’ÉMERVEILLEMENT ET DE QUESTIONNEMENT (par Carl-Dag Lige)

© Salto Architects
© Salto Architects

Heat Wave est une installation in situ des architectes Maarja Kask, Ralf Lõoke (Salto Architects) et de l’artiste Neeme Külm, créée exclusivement pour Loov Kultuur à la Cité de la Mode et du Design. Tout comme leurs précédentes installations, Heat Wave est tout aussi politique que ludique. 

En 2008, ce même groupe de créateurs, avec l’historienne de l’art Ingrid Ruudi, a imaginé l’exposition estonienne Gas Pipe pour la Biennale de l’Architecture de Venise. Une installation éphémère composée d’un pipeline jaune monumental qui liait les pavillons russes et allemands aux Giardini: une pièce critique sur le gazoduc subaquatique Nord Stream qui se construisait alors au fond de la Mer Baltique. 

Dans plusieurs de leurs projets architecturaux (Sõmeru Community Centre, 2010; Baltic Film and Media School, 2012) Kask et Lõoke ont également traité l’espace public et ont tenté de créer des environnements qui servent non seulement une fonction spéci que mais qui quali ent les espaces événementiels urbains. Ils s’intéressent donc non seulement aux dimensions artistiques ou architecturales des espaces, mais également aux processus politiques et sociaux qui sont au cœur de nos sociétés démocratiques contemporaines. 

Comme leurs précédents projets, Heat Wave traite des thèmes socio-politiques sous-jacents. Installation éphémère, elle propose une ré exion sur les questions d’accessibilité, de confort et de sécurité. Elle se fait l’écho des débats actuels, non seulement sur le réchauffement climatique mais également sur l’avenir de la démocratie, les médias « post-vérité » et la crise migratoire.

Qui décide de notre sécurité et du bien-être au sein de nos sociétés? Quels groupes sociaux n’ont pas accès aux droits humains de base? Qui a droit à une place de choix « sous le soleil », ou, pour mettre les choses dans leur contexte, devant le panneau chauffé de l’installation Heat Wave présentée sur le Quai de la Cité de la Mode et du Design? 

Ceux à qui ces ré exions politiques sembleraient trop abstraites ou farfelues, apprécieront la qualité artistique et la valeur expérientielle in situ de cette installation. Avec ses couleurs vives, ses lumières radiantes et ses effets de température changeants, Heat Wave est un objet d’attraction et de désir. 
Il est donc possible de le vivre comme (simple) objet sensoriel provoquant émerveillement et plaisir. Heat Wave, au sein de l’exposition à la Cité, révèle sa nature énigmatique et incarne la pensée de ses concepteurs, associant le sensoriel et le politique, l’esthétique et l’éthique. 

Avec cette œuvre intrigante et pertinente, Maarja Kask, Ralf Lõoke et Neeme Külm, provoquent le débat et interrogent. Le public est invité à expérimenter Heat Wave et à ré échir à ces problématiques qui impactent notre monde et notre avenir. 
salto.ee 


EDWARD VON LÕNGUS 
PIONNIER DU STREET ART NUMÉRIQUE, 
LAISSE SES EMPREINTES SUR PARIS (Propos recueillis par Kätlin Lõbu)

Helsinki
Helsinki

Dans le cadre du centenaire de la République d’Estonie, (R)estart Reality, un projet street art novateur, s’affiche à Paris, sur les piliers du Quai de la Cité de la Mode et du Design. Des personnages tirés du folklore estonien, racontant des histoires truculentes, s’activent sous les yeux des visiteurs grâce à la réalité augmentée. Rencontre avec l’instigateur de ce projet, l’artiste Edward von Lõngus souvent comparé à Banksy, comme lui, son identité demeure un mystère... 

Vous vous présentez sous l’identité d’Edward von Lõngus (EvL). Qui est EvL, et quel est son objectif principal ?

L’individu ne compte pas. Ce sont les idées qui comptent. Tout comme chaque individu est le résultat de milliers d’années d’évolutions culturelles, tel est Edward von Lõngus: une émergence culturelle, un être informationnel surgi de l’environnement culturellement nutritif du XXIe siècle, une collection de ré exions et d’idées qui prend forme. Le but ultime d’Edward von Lõngus est de hacker le monde en implantant des idées nouvelles au sein de la conscience collective. 

Cela fait dix ans que vous êtes street artiste? Revenons dans le temps comme vos personnages Miina et Enn*, pouvez-vous nous raconter votre premier graff?

Mon tout premier stencil fut l’empreinte de la semelle de ma chaussure. J’ai marché sur un morceau de carton et j’ai découpé l’empreinte. Ensuite, j’ai laissé mes empreintes partout en ville. 

Grâce à (R)estart Reality, vous laisserez vos “empreintes” partout en Europe. Comment est né ce projet avec NOAR.eu?

On avait déjà travaillé ensemble de manière réussie pour représenter mes projets sur internet. Ils m’ont approché avec l’idée d’un projet street art international, et c’est moi qui en ai créé le contenu. Le reste appartient à l’histoire... en cours. 

Vous êtes en tournée depuis quelques mois déjà. Quelles ont été les réactions face au projet jusqu’ici (de la part des locaux et des autorités)?

Le projet a été plutôt bien reçu. Le street art numérique est un concept assez novateur et suscite toujours beaucoup d’excitation. Lors de sorties artistiques nocturnes dans plusieurs pays, nous avons également fait des rencontres intéressantes avec la police. Hâte de rencontrer les policiers français. 

Quel avenir voyez-vous pour le street art à l’ère digitale? 

Je suis surtout fasciné actuellement par l’usage de la technologie dans la création artistique. À l’avenir, le boulot de l’artiste sera de dire aux ordinateurs quel genre d’art ils doivent créer. Comment cela changera le street art, je ne sais pas très bien encore, mais j’ai la ferme intention de le découvrir. 

* Miina et Enn sont deux des nombreux personnages du folklore estonien créés par l’artiste Edward von Lõngus pour le projet street art (R)estart Reality. Chacun d’entre eux s’active avec l’utilisation de smartphones ou de tablettes. 

Téléchargez gratuitement l’appli (R)estart Reality depuis l’App Store ou Google Play. 

restartreality.org  


LES VAGABONDES
SOPHIE LARGER ET STÉPHANIE BUTTIER, 
DEUX ENTREMÊLEUSES (par Anne-Marie Fèvre)

photos © Sébastien Bozon, Sophie Larger
photos © Sébastien Bozon, Sophie Larger

Dans l’intérieur si ordonné de Sophie Larger, jaillissent des vases colorés en mouvement, pièces expérimentales réalisées au Centre international d’art verrier de Meisenthal. Un miroir et lampadaire démontrent qu’elle travaille pour Roche Bobois. On remarque aussi un meuble en bois, marbre et verre, créé avec le designer Laurent Godart, à partir de matériaux récupérés dans trois entreprises de l’est de la France. 

Mais cette designer née en 1972, diplômée de l’École des Arts Décoratifs de Paris où elle enseigne aujourd’hui, n’est pas une jeune femme si rangée. On ne peut l’enfermer dans la seule case du design d’objet. Elle aime regarder les corps se mouvoir dans l’espace, aussi a-t-elle conçu des chaises pour une chorégraphie de Vincent Lacoste au Relais, Centre de recherche théâtrale près de Dieppe. Ou des assises à roulettes pour faire danser des personnes âgées à mobilité réduite, dans un Ehpad de Normandie. 

Mais que fait chez elle cet amas de rotin et cordes textiles ébouriffé? Là, Sophie Larger emprunte un autre chemin, plus artiste et buissonnier, et elle a trouvé sa complice, Stéphanie Buttier. Cette paysagiste et plasticienne, née en 1973, installe avec nesse des sculptures dans les espaces publics ou les jardins, des entrelacements de saule, de métal, de céramique, de bois. Et toutes deux, en référence à Gilles Clément (1), jouent les vagabondes. À la Filature de Mulhouse, elles ont fait proliférer en 2016 leurs « Invasives », installations en osier, clématites, lierre, ronces, fougères et ls de coton, comme une nature arti cielle et onirique. 

C’est cette démarche d’entremêleuses qu’elles reprennent à la Cité de la Mode et du Design, où elles envoient un clin d’œil complice à la nature estonienne. Dans ce bâtiment en béton, elles mettent en scène un cocon tressé et une hutte traversante, deux nouvelles invasions sphériques et organiques, tissées en rotin et cordes colorées. L’art de faire sentir que les sous-bois de Virumaa, la toundra aux herbes rouges et les cabanes dans les arbres sont universels, et enchantent, de Paris à Tallinn. 

(1). Éloge des vagabondes, Gilles Clément, Nil Éditions, 2002. 

sophielarger.com
stephaniebuttier.com  


IGLUSAUNA

REPENSER LES RITUELS LOCAUX (par Triin Jerlei)

photo Iglusaun © DR
photo Iglusaun © DR

À l’épicentre de la maison estonienne, on retrouve le sauna. Tout comme leurs cousins Finlandais, les Estoniens trouveraient leur maison incomplète sans sauna. 

Se laver dans un sauna touche à beaucoup plus que de simples pratiques d’hygiène: il s’agit d’un rituel ancien dans lequel chaque élément est soigneusement étudié. Quand l’estonien contemporain s’est retrouvé dans un appartement, les saunas publics ont fait leur apparition, démontrant l’importance de cette tradition au sein de la culture locale. Plus récemment, les traditions du sauna ont commencé à reprendre de l’importance, et le sauna fait une fois de plus la fierté d’un foyer estonien. 

Alors qu’un sauna traditionnel, dans le contexte estonien, est construit soit à l’intérieur de la maison ou se positionne comme une structure séparée de taille importante, Iglusauna permet à tout un chacun d’ériger un sauna sur n’importe quelle parcelle vide. La version de taille réduite convient à quatre personnes, la plus grande inclut une pièce pour se laver ainsi qu’une autre pour se changer. En plus des trois tailles du sauna traditionnel, Iglusauna fabrique également un sauna sans cheminée, une tradition régionale du sud de l’Estonie qui est inscrite dans la liste UNESCO du Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité. 

Le nom Iglusauna tient de sa similarité en termes d’apparence avec un igloo. Chaque détail ou matériau est soigneusement pris en compte. L’intérieur du sauna est fait en bois de tremble, les sols couverts de planches d’épicéa rabotées. Chaque Iglusauna est réalisé de plus de 2500 bardeaux, chacun étant découpé à la hache et installé manuellement. Le revêtement extérieur propose lui aussi une nition en épicéa. Ces bardeaux procurent au sauna une esthétique singulièrement nordique. Sa capacité à se fondre dans la nature a été l’un des critères clés du design de ce sauna. 

Iglusauna démontre parfaitement comment un produit d’excellence bien conçu peut connaître un succès international fulgurant. Les fondateurs de la société Creative Woodworks sont trois voisins du même village du sud estonien. Grâce à un produit bien pensé et une campagne de marketing innovante, Creative Woodworks a réussi à exporter ses saunas dans quinze pays différents dès sa toute première année d’activité. Associant un design percutant et une haute fonctionnalité, Iglusauna est un exemple réussi de l’incarnation des traditions estoniennes, dans un esprit à la fois innovant et complètement authentique. 
iglusaun.ee  


RAPHAËL GIANELLI-MERIANO
L'ESTONIE AU CORPS (par Anne-Marie Fèvre)

photos © Raphaël Gianelli-Meriano
photos © Raphaël Gianelli-Meriano

Jeune, Raphaël Gianelli-Meriano étudie le violon au conservatoire de musique de Valence, tout en virevoltant dans le monde en skateboard, muni d’un appareil photo, à l’affût de tous les arts - cinéma, musique, peinture. Il voyage les oreilles et yeux grands ouverts, il ne rate aucune rencontre. 

C’est l’artiste estonien Navitrolla qui le mènera à Tallinn en 2002. Il parcourt alors ce petit pays balte en dix jours, en suivant le festival ambulant Kinopress. « J’ai senti qu’il y avait là une grande liberté, loin du système culturel très institutionnel de la France ». Il retourne souvent en Estonie, un peu ensorcelé par cette forme longue et plate du Nord, entre mer Baltique, Finlande, Russie, Lettonie et Suède. 

Prêt à s’égarer au hasard de sa situation de « déplacé », il ne traque pas les clichés symboliques de ce pays européen en pointe, du numérique à l’architecture. Il y a de l’évanescence, du silence, de la lenteur dans les images lumineuses qu’il réussit à « rencontrer ». Que l’on perçoit dans son livre, About Estonia (2005), et dans le lm consacré au poète estonien Jaan Kaplinski (2011)*. Qui a écrit: « De la poussière et de la couleur naissent les papillons. » 

C’est ce travail sensible que le photographe présente aujourd’hui à la Cité de la Mode et du Design, pour l’exposition « Loov Kultuur ». Parmi 50 clichés, le « tableau » d’un couple de mariés, en couleur, est troublant. En habits blancs, ils sont enlacés sur un lit satiné, dans un amour souriant, dans une intimité ni voyeuse ni cérémoniale. On s’arrête aussi devant des malades d’un hôpital psychiatrique, assis sur des balançoires qui donnent un instant des ailes à ces êtres empêchés. Morceaux de corps en mouvement, lac gelé et sable, nuages et arbres entraînent dans une quête poétique et mouvante. Et cela avec différents formats, numériques ou argentiques, en couleur ou noir et blanc, sans effet de séries, sans hiérarchie. 

Photo © Marou Rivero
Photo © Marou Rivero

Si à 40 ans, Raphaël Gianelli-Meriano réalise des films publicitaires ou des portraits de stars, il continue à vagabonder en Estonie qui lui a « ouvert tous les pays du monde ». Qui a révélé son pays intérieur, les visions qu’il avait déjà en lui, dont il livre le journal intime. L’Estonie est son Rosebud à lui. 

* Raphaël Gianelli-Meriano, The Kaplinski System, lm documentaire, vidéo, 2011, 54 min.
raphaelgianellimeriano.com