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STUDIO BLUMENFELD NEW YORK LE PASSAGE SUPPOSE LE SPECTACLE !

par François Cheval

Événement à la Cité de la Mode et du Design, l’exposition Studio Blumenfeld New York 1941-1960, ouvre la saison culturelle 2017. Par cette exposition, outdoor et indoor, scénographiée avec talent par Vasken Yéghiayan, la Cité donne à voir les expérimentations couleur du photographe via une sélection d’images dont une trentaine sont inédites. L’application interactive, créée par Fixioneers et téléchargeable jusqu’au 4 juin 2017 sur l’Appstore et Google Play, est à la fois un audioguide et un catalogue digital ; elle offre aussi la possibilité de jouer avec la mise en page d’un magazine de mode ou d’utiliser filtres et autres effets spéciaux à la manière de Blumenfeld.

Erwin Blumenfeld envisage la photographie, et plus encore le monde qui l’entoure, par l’entremise d’un réseau complexe de  filtres. Partant du principe que l’objectif photographique est déjà un premier écran, placé entre l’opérateur et son sujet, la camera prescrit un point de vue. En ajoutant un réseau, une trémie, une résille, Erwin Blumenfeld nous avertit : la photographie n’est qu’interprétation et codes de toute nature, langue, valeurs, croyances, religion, etc. Ce que nous voyons dépend de notre culture, de nos préjugés, de nos émotions et de nos expériences personnelles. Cet assemblage, à jamais indéchiffrable, cette équation incertaine interagit et nous façonne. Blumenfeld ne nous dit rien d’autre. Les événements s’interprètent en fonction de la multitude des écrans qui s’interposent entre nous et la réalité. La conscience des limites de la perception est un héritage de la période Dada du photographe.

Cette photographie qui n’existe que dans sa perception et sa compréhension n’a pas à nous dire ce qu’il faut regarder, mais comment considérer ce que nous voyons. Les objets ont des propriétés : une couleur, une odeur, un goût, une taille et une masse. Mais sous l’effet de leur transformation en image, ils trompent nos sens et la réalité elle-même sous l’effet de cette mutation. Contre les mysti cations de l’esprit, Erwin Blumenfeld expose les signes de l’illusion. Il nous invite à faire nôtre son monde : accueillir sans retenue les séductions de la couleur et des formes.


Les photographies sont des petits théâtres du sensible. Le plaisir n’a rien de coupable ; encore moins la contemplation du beau. Mais sans la connaissance, de l’art en particulier, le plaisir reste limité parce que subi.

L’érudition, ce besoin narcissique des vieux temps ne l’intéresse pas. Il veut simplement, en artisan qu’il est, enregistrer la beauté dans tous ses aspects et la complexité du monde, même la plus cruelle. De toutes les illusions que véhicule la photographie, la plus mortelle est celle qui tente de nous prescrire la photographie comme vérité. En fait, en jouant du médium, dans l’atelier et dans la chambre noire, le photographe conçoit de multiples versions de la réalité : vouloir produire des images à l’époque contemporaine, c’est vouloir résoudre l’équation entre vivre, regarder vivre et se regarder vivre. Le travail de commande tel que le conçoit Erwin Blumenfeld n’est donc pas seulement une vulgaire occupation professionnelle, voire marhande. Il est prétexte à une expérience perceptive dont la finalité n’est rien moins que le franchissement de toutes les barrières. Certes, on ne peut que suggérer car le désir ne se met pas en images.

Mais, la photographie, comme geste créatif, est à même de fournir les éléments d’une  ction réussie : attraits de la couleur, surprise poétique de la superposition, provocation rétinienne par un savant emploi d’assemblages «incohérents». Erwin Blumenfeld connaît suffisamment les ruses du médium pour ne pas prendre un malin plaisir à les tromper. Pour celui qui détient entre ses mains les règles de la grammaire visuelle, la photographie est une invitation à explorer de nouveaux territoires. Le profond «humanisme» de ces saynètes s’insurge contre la vulgarité, à bannir définitivement de l’espace de la représentation. Erwin Blumenfeld sait, par expérience, que la marchandise et le totalitarisme partagent la même haine de la culture et de l’esthétique. Un artiste, selon une conception universaliste, ne se perd pas dans la mode ou la publicité s’il conserve un statut d’expérimentateur. Une séance de prise de vues ne vaut d’être vécue que sous la forme d’une situation inhabituelle. Le métier de photographe requiert finalement peu de qualités exceptionnelles. On lui demande seulement de tenter d’engager le spectateur dans la voie de la curiosité et du doute. Ce qui suppose de la part de ce dernier la détention de deux qualités antagoniques, la connaissance et la naïveté!


Signifier au lecteur de magazine ou au spectateur d’une exposition qu’il peut rejoindre sans difficulté d’autres univers, autorise Erwin Blumenfeld à établir ses propres éléments de référence. « Introduire l’art en contrebande », au-delà d’une belle expression, précise le rôle de la photographie.

Erwin Blumenfeld, instruit des affaires humaines, sait bien la difficulté d’affirmer sa création dans la continuité historique du beau et du sensuel. Une référence à l’art de La Renaissance, aux impressionnistes, etc., dans le cadre d’une simple photographie de mode est avant tout un acte d’humilité et un hommage au meilleur de l’homme. La « nouveauté » est affaire de rappels incessants à l’œuvre des grands anciens. La vie se confond avec « l’art » quand ils s’interrogent mutuellement. Faire de la contrainte un espace de liberté, voilà une des grandes leçons de cette photographie. L’hallucination est convoquée contre la névrose. Les capacités de l’imaginaire et la rêverie, qui ont permis à Erwin Blumenfeld de survivre, sont nécessaires à la construction de la conscience du réel.


Les images, c’est-à-dire l’histoire des représentations, constituent un sédiment à l’intérieur duquel notre imagination peut s’épanouir. Leur réussite est due à la quasi jouissance partagée et simultanée qu’elles procurent à leurs créateurs et leurs «consommateurs». C’est en se tournant vers l’originalité de situations, en n’étant plus victime des projections que l’on peut se projeter gaiement dans l’ailleurs et dans une pensée pré-logique. Le recours à des formes passées, le truchement de chimères, développent nos capacités de distance avec le réel. Ce n’est ni une fuite ni une aliénation supplémentaire, c’est une forme d’urgence. Pour Erwin Blumenfeld, on se sauve en assujettissant les sens.


Derrière ces filtres, comme une fenêtre, un autre regard s’ouvre sur l’extérieur. La « paroi de verre» en n brisée et nous voilà au seuil de la satisfaction. Certains modèles à la beauté irradiante nous incitent à l’enjamber et à passer outre. En toute discrétion, sans crainte et rassuré, on pénètre dans les demeures du désir. Ce monde n’appartient qu’à celui qui sait le regarder. Tout est dans le détail chez Erwin Blumenfeld et dans la métaphore intime.

En soulevant ces stores, en écartant ces rideaux, l’espace qui s’ouvre est presque exclusivement féminin. Par la brèche entrouverte s’engouffrent fantasmes et confidences. En sens inverse, plus rien n’est étanche et de l’image s’échappent des incitations présumées secrètes. Ainsi donc, la scénographie d’Erwin Blumenfeld n’est qu’incitation à l’évasion. L’espace mental d’une photographie n’est clos que pour celui qui ne sait s’abandonner et se cultiver. Pour celui qui sait voir, ce lieu est ouvert et lumineux. Sans prêter attention, par un simple relâchement, on s’abandonne au bonheur de la transgression. Le passage suppose le spectacle.